–
TEDx Alsace : mériter d’être diffusé…
MULHOUSE, 02/10 : L'initiative TED, Technology, Entertainment, Design : Ideas worth spreading a été créée en 1984 à Monterrey et est tenue annuellement depuis 1990. Elle met en scène des conférenciers qui y présentent devant parterre des idées souvent nouvelles, dérangeantes et inédites, qui sont ensuite diffusées sur une plateforme web qui est devenue au fil des ans une véritable référence pour les créateurs du monde entier. Les idées présentées ont comme vocation de "changer le monde", en présentant des visions d'univers alternatifs, souvent accompagnées de vifs appels à l'action.
La diffusion internationale de l'initiative a rapidement prit son envol sous le label TEDx – où x signale la forme indépendante que prennent ces événements – organisés notamment en France avec l'installation depuis 2009 du chapitre TEDx Paris. Cette année, c'était au tour de l'Alsace d'obtenir la labellisation et de faire connaître au monde des idées issues d'un réseau principalement structuré autour de leaders alsaciens.
Le 2 octobre s'est donc tenue à Mulhouse la première édition de ce nouveau chapitre, rassemblant en tout 11 conférenciers qui se sont adressés à un auditoire de 80 personnes qui, bien que peu nombreux par rapport aux manifestations similaires dans d'autres villes (700 à Paris, 1450 à Monterrey en 2009), avait l'avantage de rassembler des chefs d'entreprises, institutionnels et académiques d'horizons divers. Pour l'opportunité de mise en relation, ces conférences attirent, par leur libellé et le contenu qu'elles proposent – l'effet de labelling est ici central -, un public de choix avec lequel il est agréable d'échanger, de discuter et de débattre. Un débat qui, toutefois, n'est pas permis lors des conférences – la formule magistrale et unidirectionnelle propre à TED étant incompatible avec les interventions du public.
Sous une thématique d'emblée inspirante, "Visions du Futur" – le "s" en apostrophe référant à la multitude des visions supposées converger en une seule – cet amalgame de "TED talks" selon quatre axes avait certainement l'intérêt de présenter des points de vue hétérogènes, voire contradictoires, tantôt pertinents, tantôt délirants… le tout dans un contexte qui rappelait visuellement (couleurs, esthétique minimaliste, espaces multiples) les conférences californiennes ; le campus de la Fonderie de Mulhouse, récemment rénové et situé aux abords du canal du Rhône-au-Rhin à proximité de la gare, se prêtait d'ailleurs bien à l'aura créative entourant le label.
Onze conférenciers, donc, dont une seule femme, qui avaient comme mission de nous livrer leur(s) vision(s) du futur ; inutile de le dire, le rendu inégal et le casting parfois douteux laisse à l'auditoire une impression partagée. Les visions inspirantes étant souvent suivies de conférences incohérentes qui, si elles laissent malgré tout percer quelques pointes d'humour distribuées au hasard, s'étalent le long d'une succession de vingt minutes successifs qui ponctuent la journée d'une mise en scène théâtrale, parfois à la limite du ridicule. Le choix d'une thématique exclusivement centrée sur l'entreprise et le marché incitent à questionner les prémisses idéologiques d'une initiative qui se veut avant tout apolitique. Enfin, c'est sans accès Internet – un choix qui, nous dit-on était volontaire (!) -, que cette installation mulhousienne devait nous convaincre d'agir immédiatement pour construire le futur.
Certains argueront que c'est l'apanage des conférences d'une telle ampleur de présenter quelques déserts de conviction, d'avoir leurs torts et leurs faiblesses. C'est souvent vrai. En fait, c'est l'obtention du label TEDx qui autorise l'élaboration d'attentes naturellement élevées, et c'est à l'aune de celles-ci qu'un jugement critique peut être formulé. Clairement, TEDx Alsace a des croûtes à manger avant d'atteindre un niveau où les contenus qu'on y présente méritent systématiquement d'atteindre un public international.
En dépit de ce jugement sévère, quelques perles émergent toutefois comme étant particulièrement dignes d'être rapidement diffusées au-delà de l'événement du 2 octobre, tant pour leurs vertus inédites qu'en raison des similarités de fait avec la mission générale de TED – visions alternatives et appels à l'action. Parmi ces quelques chefs d'oeuvre, la présentation de Philippe Lentschener, président fondateur de l'agence de communications Valioo et auteur d'un ouvrage intitulé l'Odyssée du Prix, dont la conférence s'est focalisée sur les dynamiques ayant fait évoluer la civilisation occidentale d'un monde du travail, à la création, à la créativité, puis de l'utilité, à l'esthétique à l'identité, et dont le vecteur indubitable demeure le système de prix. Ce point de vue a fourni un éclairage riche sur des thématiques d'une actualité presque cinglante. Dans un monde où "les plus gros téléchargeurs de musique sont aussi ceux qui achètent le plus" et où le rapport au prix est plus que jamais en lien avec la valeur symbolique que représentent les produits et services, le rapport entre tarification et gratuité pose les questions de la propriété, du sens et de l'identité en des termes plus complexes qu'au cours des ères précédentes. Au simplisme des solutions tarifaires qu'inspirent le conservatisme du copyright et de la distribution de masse, les question de Lentschener faisaient écho en évoquant des interprétations d'une authenticité rare.
Que dire sinon, d'un Rafi Haladjian, créateur du Nabaztag – ce fameux lapin emblématique que l'internet des objets a consacré comme l'un des premiers symboles d'une véritable domotique connectée (on se référera à ce sujet à la présentation de Pierre-Jean Benghozi lors de l'École d'été en management de la création dans une société de l'innovation, 2009), pour qui l'important n'est pas de savoir si la technologie est là, si l'objet est utile, mais de foncer néanmoins, un pied dans le vide, en pariant sur l'avènement d'un monde nouveau où l'inutile prendra pied. Diffusion de l'Utile Ignorance, comme chez Barbara Bay et Christelle Carrier ? Que faut-il répondre, lorsqu'Haladjian, dans un moment d'une grande lucidité, se demande pourquoi, "si c'est une bonne idée, ce soit moi qui l'ait eue en premier" – sinon interpréter cette rhétorique comme un appel à l'action, une volonté de faire un pas vers le vide, puisque "l'innovation radicale, c'est comme Indiana Jones face au pont invisible".
Il faut donc, comme l'ont fait les organisateurs de ce premier TEDx Alsace, marcher sur l'eau, oser, et au risque de devoir lire quelque chronique moyennement satisfaisante, prendre la critique constructive comme un appel au renouvellement, à l'amélioration et… à l'action !
TEDx Alsace a été organisée par Salah-Eddine Benzakour et Martine Zussy, avec le soutien de la CCI Mulhouse Sud. Comme c'est la norme, les vidéos devraient être disponibles sur le site de TEDx Alsace sous peu.
Merci à Yann Klis, Justine Adam et Stéphane Becker pour leurs judicieux conseils. La rédaction de ce billet a été rendue possible grâce au soutien de l'initiative franco-allemande evoREG.