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De la saine utilisation de l’outillage créatif
École d'automne en management de la créativité, jour trois. Bien que la science économique et managériale ne dispose pas encore d'un consensus strict en termes de définition de la créativité, force est d'admettre que celle-ci peut intervenir au sein de plusieurs ordres d'activités humaines. La création est tantôt artistique, puis technique et structurelle, humaine, organisationnelle. Si on ne peut pas l'imposer, on peut la favoriser. La plupart du temps toutefois, elle émerge, spontanément, et les outils qu'on met en place pour pour la promouvoir ou la restreindre sont systématiquement repris et, par l'appropriation qu'en font les usagers, transformés par l'usage pour mener à des visées souvent non prévues par les concepteurs. Nous proposons d'examiner ce rapport entre conception de l'outil, outils de conception, et les finalités créatives que suggèrent ces expressions.
D'emblée, on constate lorsque l'on tente la comparaison, que les d'outils issus des efforts des sciences humaines n'atteignent généralement pas la cohérence des résultats explicites auxquels parviennent les disciplines inspirées de l'ingénierie. Cela n'est pas surprenant : le modus operandi des sciences appliquées est largement influencé par une logique dont la finalité est liée à l'expression écrite requise par la propriété intellectuelle, dont le brevet est la manifestation la plus fréquente dans ces domaines.
Le contrepas de cette logique est que le fruit de la recherche, qu'il soit un outil ou un résultat breveté, est en quelque sorte "fini" par nature. Comme le veut ce système, que des armées informes de juristes défendent corps et âme (leur salaire, rappelons-le, en dépend directement), l'artéfact produit par la recherche est entier, et n'est pas sujet ni à l'adaptation, ni à l'appropriation directe par les utilisateurs. Ainsi, le travail, bien que louable à de nombreux égards, que mènent ces scientifiques sur les usages convenables et appropriés de méthodes comme TRIZ et de CK (par opposition à tous les usages possibles et imaginables) en témoigne : hors d'une conception exacte de ce que représentent ces outils, point de salut.
Pourtant la création requiert que les outils qui la servent fassent partie intégrante de sa réalisation. Pour arriver à ce résultat toutefois, il est nécessaire que des interprétations alternatives de l'outil puissent permettre sa modification, que cela implique la recontextualisation des méthodes et techniques pour que celles-ci fassent sens pour l'utilisateur. Or, comme en témoigne la nécessité de répétition manifeste (tant Hatchuel que Weil utilisent les mêmes illustrations pour parvenir à leurs conclusions) de ces techniques, la divergence conceptuelle ne semble pas tolérée. Le cas échéant, on propose donc une technique, Concept-Knowledge, qui nous est livrée comme "finie", et à laquelle il n'est pas possible d'appliquer la théorie CK. Face à l'impossibilité de telles mises en abime, le domaine des possibles s'étend forcément sur un spectre défini.
Cette logique est évidemment la conséquence d'un martèlement systématique de l'importance du brevet au sein des écoles d'ingénieurs. En effet, ces institutions forment aux sciences appliquées des chercheurs dont la finalité est de produire des artéfacts qui, pour mériter qu'on les finance, doivent être conçus comme autant de potentialités exploitables. La propriété intellectuelle y est omniprésente, et modifie donc forcément les consciences scientifiques. À preuve, la méthode KCP se décline en autant d'ateliers KCP que l'École des Mines présente fièrement suivie d'un petit "R" encerclé. Hors du vendable, donc, point de salut.
Intéressant contrexemple, toutefois, que ce petit artéfact open source en apparence anodin, emprunté par nos collègues du SimLab de l'Université de Aalto, Finlande, à la société AppJet ayant eu la bienveillance d'en relâcher une version ouverte dans le domaine public lors de son acquisition par Google. L'outil, l'etherpad, est en fait une interface simple rappelant certains des premiers logiciels de discussion instantanée (mIRC, par exemple), mais permettant à de nombreux participants d'interagir en temps réel sur un bloc-notes virtuel. Chaque utilisateur est représenté par son nom d'usage auquel correspond une couleur, qui surligne le texte que celui-ci contribue au bloc notes. Le "notepad" de la conférence est donc rempli collectivement par les différents collaborateurs, un peu à la manière d'un Wiki en temps réel. Il permet d'ajouter des liens (reconnus automatiquement), et intègre une fonctionnalité de discussion qui permet évidemment d'interagir sur des plans plus subtils.
La comparaison avec la sophistication conceptuelle et théorique de modèles d'aide à la création comme TRIZ et CK est ici révélatrice. L'etherpad est un outil dont la première vertu est la transparence complète de l'interface : l'apprentissage des fonctionnalités est immédiat, ou presque, et permet aux différents collaborateurs de se mettre à l'ouvrage à leur rythme dès la connexion. Le logiciel est hébergé sur un serveur accessible sans mot de passe (on devine que cette fonctionnalité peut être activée dans certains contextes). En fait, la barrière d'accès est presque nulle et ne requiert aucune formation préalable, contrairement aux substantiels modèles cités ci-dessus. Ce qui fait la force d'outils de cette nature est qu'ils substituent la courbe d'apprentissage individuelle normalement nécessairement à leur maîtrise par un apprentissage qui se fait davantage au niveau du groupe. La courbe d'apprentissage est sociale et spécifique : elle varie d'un groupe à l'autre, d'un contexte à l'autre, et se révèle entièrement adaptable aux nécessités d'une co-création documentaire complexe. Elle propose un leverage de la masse, une forme de crowdsourcing où la "foule" demeure toutefois dans un rapport intime aux autres participants, évacuant les considérations de propriété intellectuelle au bénéfice d'une plus grande richesse en termes de contenus et d'utilité du document créé.
Comme s'en targue son principal prosélyte (du moins parmi nous), cette démonstration du high-tech finlandais montre bien que la haute technologie d'aujourd'hui et un low-tech accessible, sans contraintes, qui répond aux besoins sans fioritures et surtout, sans contraintes. Que le meilleur outil de créativité requiert à la fois mécanismes d'accessibilité et mécanismes de coordination qui, ensemble, requièrent une certaine forme de "management de la créativité". Comme la Chaire. Comme l'École. Et tout le reste.
Merci à Olivier Irrmann pour son hyperactivité intellectuelle et son irréprochable bienveillance, ainsi qu'à Denis Roy et Émilie Pawlak pour cette première expérience concluante de la plateforme Etherpad.